Histoires ...

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Intrigué depuis quelque temps par le couinement insolite émis par mes chaussures (la gauche surtout, allez savoir pourquoi), j’ai prêté l’oreille plus attentivement au cours de notre dernière randonnée.
Vous ne me croirez pas, mais j’ai pu enregistrer un curieux échange qui m’a permis de réaliser ce qu’est vraiment une vie de pied (ou une vie à deux pieds si vous préférez). Jugez plutôt. Voici les bribes que j’ai pu saisir.
Ce matin-là donc, alors que j’avais bien du mal à caler mon pied droit dans la chaussure j’ai entendu comme une protestation :
-Hé ! Prends donc un chausse-pied !
Cette remontrance ne provenait pas de mes godillots mais elle semblait bien provenir de mon pied lui-même ! Étonnant non ?
J’en ai eu confirmation peu après :
-Tiens-tiens, gloussait le gauche, on dirait qu’il y en a un qui s’est levé du mauvais pied !
-Ah oui ? C’est de moi que tu causes ? marmonna l’autre (plus droit et plus raide que jamais dans sa godasse)
-Affirmatif ! Tu râles sans cesse !
(Silence sur ma droite… et l’autre qui insiste)
-C’est pas vrai, ça ?
-Basta ! Tu me casses le pied ! Occupe-toi plutôt de vérifier ton laçage avant que je te marche dessus (effectivement le lacet de la chaussure gauche pendouillait…), ou avant que tu te prennes le pied.
À l’heure pile prévue par notre encadrant nous étions à pied d’oeuvre. Mais quand il fit le signal de partir, certains (certaines ?) bavardaient encore. Il lança : « ne traînez pas les pieds s’il vous plaît ! ».
-Eh ! C’est pour toi qu’il crie ! tu es toujours derrière !
Mets donc ton pied devant le mien !
-Et après ? j’y reste ?
-Tu n’es pas très drôle ! Et en plus tu prends tout au pied de la lettre !
Un peu plus tard (à la balise 401) notre encadrant semblait hésiter; il consulta alors son petit carnet («seul, l’écrit reste… ») puis, au pied levé, il décida de modifier l’itinéraire prévu.
Du coup il y eut des réactions très diverses dans le groupe : Michèle (à moins que ce ne soit Marlène, ou Danièle, je ne sais) n’a pas tardé à protester : « Oh, fan des pieds ! C’est pas la peine de mettre un programme sur pied si on ne s’y tient pas ! Faudrait mieux préparer les sorties ! … (Elle n’en finissait pas) « Maintenant on ne sait plus sur quel pied danser !... etc…etc. »; mais elle a eu beau rouspéter et faire des pieds et des mains, ACV est resté de marbre : insensible à tant de remarques acerbes, sans un mot, il est parti de pied ferme dans la nouvelle direction (heureusement il n’a pas pu voir le pied de nez que certaines lui ont alors adressé…).
-Le gauche: ils sont marrants tous ces bipèdes ! Ça piaille, ça rouspète tout le temps mais dès que ça monte un peu ils finissent par se calmer !
-Le droit : au lieu de causer, gaffe à toi ! Oui ! à tes 2 heures: tu vas mettre le pied sur une GBB (en langage pied: une grosse bouse baveuse) !
-Le gauche : bien vu ! Un petit saut à pied joint et voilà, je l’ai évitée ! … Au fait, est-ce que tu connais la malédiction des mille-pattes ?
-Non. C’est quoi ce délire ?
-Eh bien, il a été établi que le mille-pattes avait 500 fois plus de risques de marcher sur une crotte de souris…que toi sur une GBB !
-Pfff ! C’est de toi cette blagounette ? Non, de Philippe Géluck.
(Silence dans la chaussure, puis)
-Le droit, désignant les randonneurs: tu les as vus ? Ils se croient déjà en plein hiver ils sont emmitouflés de pied en cap !
-Le gauche : quèsaco ?
-Le droit : des pieds à la tête si tu préfères !
-Le gauche : Oh ça va l’intello ! Tu ne veux pas un peu (me) lâcher pied ?
Un grand silence boudeur a suivi, jusqu’à ce que nous parvenions au gué. Problème: il s’agissait d’un gros ruisseau difficile à traverser. Quelqu’un (quelqu’une plutôt) a protesté vigoureusement (non ce n’était pas M… cette fois) : « Ce n’est plus du Velours ! C’est de l’Alpine ! ».Personne n’a relevé.
-Le droit : moi je suis passé panard (enfin, pénard si tu préfères).
À toi maintenant. Si tu peux y aller ? Mais oui ! On a pied ! Grouille !
-Le gauche : Voilà, voilà ! J’arrive ! Et à pied sec s’il te plaît !
Finalement tous les CAF istes ont réussi tant bien que mal à traverser le ruisseau et se sont remis en route, à vrai dire d’un pied moins sûr et plus lourd (la fatigue peut être…).
Certaines (qui ont préféré garder l’anonymat) ont voulu cueillir des champignons, alors que ce n’était pas prévu dans le timing (inscrit sur le célèbre carnet cité plus haut). Mais il a suffi d’un grand sourire à l’adresse d’ACV pour que celui-ci concède un sursis de quelques minutes aux enjôleuses-cueilleuses (NB : en passant on remarquera que nous ne sommes pas tous traités sur un pied d’égalité… mais n’insistons pas!). Voilà que l’une de nos spécialistes en mycologie a même trouvé des « tricholomes nus ». (Note pour les néophytes: ce sont des champignons violets, communément appelés « pieds bleus »).
La colonne- qui se trouvait alors au pied du dernier raidillon (avant le sommet)- est repartie avec un enthousiasme modéré, à l’exception naturellement de certains (toujours les mêmes) qui ont redémarré quasiment pied au plancher. Le silence a été brusquement rompu par une exclamation tonitruante :
« J’en ai plein les pieds !».
-Le droit : Et moi donc, qu’est-ce que je devrais dire !
-Le gauche : Eh bien dis-le !
-Le droit : C’est mon cor ! J’ai mal dans tout mon cor au pied !
-Le gauche : Pfff ! Tu en as toujours une ! Est-ce que je me plains, moi, de mon hallux valgus ?
-Le droit : de ton quoi ?
-Le gauche : de mon oignon, de mon arpion, si tu préfères !
Le droit (apparemment agacé d’être sans cesse réprimandé) resta d’abord complètement mutique; puis exaspéré, il laissa échapper un gros juron de pied (intraduisible ici).
Conscient de la fatigue des marcheurs ACV a d’abord levé le pied pour les dernières centaines de mètres; puis, ayant repéré un coin bien abrité, il a annoncé la pause pique-nique* (ou picnic).
Chacun a mis pied (et sac) à terre avec un grand soupir de soulagement.
*NB : Au CAF SLV, on dit maintenant« picnic » selon la nouvelle terminologie introduite par ACV (et officiellement validée lors du dernier CD). Au cours du picnic donc, un certain relâchement se fit ressentir parmi les marcheurs, et même sentir tout court, notamment du côté de ceux qui avaient cru bon de se délester de leurs godasses: en effet une odeur podalique très soutenue s’est sournoisement répandue…
Mais personne n’a levé le nez, ni même protesté (beaucoup dans le groupe étaient sans doute enrhumés, ou fatigués, ou les deux…).
Mes pieds se sont alors remis à cancaner :
-le droit : Oh là là ! Tu as vu les méga-pieds qu’il a, celui-là (impossible de savoir de qui il s’agissait). Et ceux-là, oui, ceux placés à ta gauche (impossible de savoir là encore de qui il pouvait s’agir) ?
-le gauche : ah oui ! Pour des pieds plats, ils sont vraiment très plats ! En comparaison le mien est nettement mieux, non ?
-Si tu le dis… Tiens-tiens ! Regarde donc sur ta droite : après le mano a mano, voilà qu’elle lui fait maintenant du pied à pied !… (les noms du duo ne seront pas révélés). Elle a vraiment un beau cou-de-pied, ça oui !
-Et moi alors ? Jamais ça ne m’arrivera ?
-Camarade, ne rêve pas ! Remets toi sur pied !
Plus tard les échanges se firent plus rares, ou de moins en moins audibles.
Il n’y a plus eu de chamaillerie ni de contre-pied entre eux deux. C’est tout juste si j’ai perçu une dernière exclamation :
« Tu me prends vraiment pour un pied… »,
Puis un ultime grognement mit fin à ce singulier dialogue.
Ils avaient apparemment lâché pied, ou peut-être avaient-ils fini par se réconcilier avec une dernière blague de pied. Qui sait ?
J’ai eu beau prêter l’oreille, je n’ai plus rien entendu.

Moralité :
Nos pieds ont une vie (qui n’est pas forcément drôle si l’on réalise qu’ils nous supportent tout le temps)
Et puis ils nous parlent quelquefois; sachons les écouter et aussi en prendre le plus grand soin.